L'insécurité, qu'est-ce que c'est ? Un sentiment, une réalité ? "Les deux, mon capitaine !".
Et les deux se construisent et se modèlent patiemment, finement, grossièrement depuis des années. C'est depuis toujours le fonds de commerce de certaines droites, extrêmes et ultra-libérales. Leur arme, c'est la peur. Et je ne parle pas ici seulement de la peur face aux violences physiques ou aux délinquances. Je parle aussi de la peur de l'avenir, du chômage, du déclassement, d'être sans abri...
D'abord - toujours - cette peur, ces droites la construisent en divisant et en opposant : entre ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas, entre ceux qui voudraient travailler plus et ceux qui travaillent moins, entre ceux qui sont productifs et ceux qui sont assistés, entre ceux qui sont Français et ceux qui ne le sont pas, entre ceux qui réussissent leur scolarité et ceux qui finiront voyous, entre ceux qui possèdent et investissent et ceux qui creusent le déficit de la sécurité sociale, entre les familles qui s'occupent de leurs enfants et celles qui sont démissionnaires, entre celles qui ont les moyens d'acheter leur logement et celles qu'on est obligé de loger dans du logement social parce qu'elles sont incapables de se débrouiller seules...
Et voilà construite la société de la peur : une société duale.
Il y a d'un côté les gens bien qui méritent tous les bienfaits, toutes les indulgences, toutes les attentions. Ce sont des travailleurs acharnés, des gens qui créent des richesses, qui investissent, qui possèdent de l'argent et une maison parce qu'ils travaillent, et dont les enfants, biens sous tout rapport, méritent de réussir.
De l'autre, vous avez les fainéants, les assistés, ceux qui sont pauvres ou qui viennent d'ailleurs et qui profitent du système pour pouvoir continuer à ne rien faire, qui arnaquent la sécurité sociale et dont les enfants sont et resteront des incultes parce qu'ils ne veulent pas étudier et qu'ils préfèrent commettre des actes de délinquances.
Cette image vous paraît simpliste, grossière ? Rassurez-vous, elle l'est. Et c'est pour cela qu'elle marche si bien. Parce que cette dualité peut s'appliquer à toutes les situations humaines.
Si tu travailles dans le privé et que c'est dur, on te pointera du doigt les fonctionnaires qui eux se la coulent douce. Si tu es un travailleur pauvre, on pourra d'expliquer que si tu es pauvre, c'est parce qu'il y en a d'autres qui ne travaillent pas et te volent tes droits. Si tu es chômeur, on t'expliquera que c'est parce que des étrangers te volent ton travail. Si tu es de la classe moyenne et que tu as du mal à te loger, on t'expliquera que c'est parce que l'on construit du logement social que les loyers sont inabordables pour toi. Si tu es chef d'entreprise, ou si tu es actionnaire et que tu ne fais pas assez de bénéfices, tu pourras clamer que les travailleurs coûtent trop cher, qu'ils ne travaillent pas assez et qu'il faut délocaliser. Si tu es riche, voire très très riche, tu pourras affirmer qu'il est normal que l'on te taxe moins parce que toi, tu enrichis le pays par tes investissements contrairement aux autres qui devraient te dire merci.
Dans cette société-là, tout le monde se méfie de tout le monde. Tu as toujours un bouc émissaire tout trouvé pour tes malheurs ou ce que tu considères être tes malheurs. Du coup, les autres sont l'ennemi. Toi, tu es meilleur, alors tu as plus de droit que les autres. Tu peux t'arroger des prérogatives, contourner les lois, tu peux mépriser les autres, tu peux leur manquer de respect. Tu payes tes impôts, tu peux balancer tes papiers par terre. Tu as une moto, tu as le droit de rouler sur le trottoir. Tu as envie de faire la fête, tu peux déranger tout ton pâté de maisons... Les autres par contre, eux, abusent toujours ; toi jamais, puisque tu le mérites.
Et nous voilà dans une société du chacun pour soi, de l'égoïsme effréné.
Dans cette société-là, tout le monde est en colère. En colère : contre son voisin, les piétons, les cyclistes, les automobilistes, les transports en commun, les assistés, les plus riches que soi, les moins riches, les jeunes, les vieux, les fonctionnaires, et bien sur, les étrangers...
Évidemment, la colère finit toujours par engendrer la violence. Violences verbales, violences physiques qui ne font que traduire la violence sociale et économique.
Et voilà, la boucle bouclée : peur, méfiance, égoïsme, colère et violence qui conduit à la peur, qui conduit à la méfiance, qui conduit à l'égoïsme, qui conduit à la colère et qui finit par la violence. A chaque cycle, cela devient plus dur, plus effrayant.
Mais quel intérêt y a-t-il à entretenir ces cycles destructeurs, me direz-vous ? L'intérêt c'est que dans cette société-là, il y en a qui profitent toujours plus : pendant que tout le monde se déchire, certains, peu nombreux, en profitent. Cela renforce leurs pouvoirs et leurs avoirs. Ils vivent dans une micro-société où seuls les initiés sont conviés et eux échappent à tous les maux.
C'est la micro-société du Fouquet's et des affaires. Sarkozy est leur chevalier blanc sur le yacht doré de Bolloré.
Depuis quelques jours, la presse semble découvrir que Nicolas Sarkozy est un "réac". Elle fait mine de découvrir ce que, pourtant, il n'a jamais caché.
Déjà en 2007, avec son "travailler plus pour gagner plus", il avait clairement pointé du doigt ces Français fainéants, qui au chômage, qui au RTT comme étant ceux qui affaiblissaient le pays qu'il allait relever en faisant travailler les bons Français qui eux ne rechignaient pas à la tâche. La stigmatisation des étrangers délinquants et profiteurs ne date pas d'hier, non plus.
Aujourd'hui, Sarkozy continue à nommer les ennemis, toujours les mêmes : les chômeurs qui ne veulent pas bosser et les étrangers, ces délinquants. Il veut prendre à parti les Français à travers des référendums, escomptant qu'après dix ans d'une société de peur, d'égoïsme et de colère, ceux-ci ne résisteront pas à l'appel de la bêtise et de la racaille institutionnelle.
Mais je crois qu'il se trompe, j'espère qu'il se trompe.
Les Français en ont marre d'avoir peur tout le temps, en ont marre de se méfier toujours des autres, en ont marre de ressentir ce malaise, ce ressentiment. Ils ont envie d'espérer, ils veulent retrouver une société où l'on croit encore en l'autre, en l'avenir ; où la solidarité a du sens ; où le vivre ensemble est un désir ; où la justice est un choix.
Et moi, je dis : vivement Mai 2012, vivement François Hollande !